ERWAN MAHEO
LA VOIX

Et qui que soit celui qui est ici – qu'importe, après tout, celui-ci ou celui-là, virgule, c'est égal – donc,
celui qui est ici, ce n'importe, lui, ici présent, voulant communiquer, désormais, avec un extérieur. Lui,
celui-ci qui parle – lui ou moi ou un autre – l'un, donc, seul : poussant, s'efforçant, s’efforçant comme
seul peut, peut seul le faire faire... une, une obligation. Ainsi, se débattant, arrachant, extirpant de lui-
même, au fond, du fond de lui-même, pour dire, se dire, se dire et s'adresser à un autre comme à lui-
même, ou à d’autres naturellement, cela, au moins : un mot. Un mot ou au moins un cri... Un, un cri au
moins ; afin que l'autre – L'AUTRE – l'autre, afin que l’autre, ici aussi, ignorant, ignorant aussi, – ou lié
?... – oui, lié, se débattant de même, voulant le dire également – Mais chacun isolé, désunis, aliénés ;
comment celui-ci, celui-là, l’un ou l’autre, l'un et l'autre, nous donc, retenus, arrêtés, comment pourrait-
on briser... et... ouvrir ?... s'ouvrir à l'air ?

A force, d'un jour à l'autre, et, petit à petit, pas après pas, après avoir – AVOIR – après avoir tourné,
tourné, tourné et retourné... jour après jour, chaque jour et tous les jours, depuis – Les yeux égarés, les
bras tendus – afin d'extraire, d’extraire de nous-mêmes, cela... Comme si nous étions obligés
d'intégrer, de réintégrer le centre, au fond, au plus profond, dans le point, là, en coulisse, là, dans le
dedans, où rien curieusement, n'est plus nous-mêmes. Enfin, après avoir cherché, perdu et cherché,
jusqu'à ne plus reconnaître, ne plus rien voir, ne plus rien savoir... soudain un mot, une forme, une
forme familière, une borne, un point ou l'air, désormais, nous parvient ; pour repartir alors, renforcés,
régénérés... et se perdre à nouveau, de nouveau errant, cherchant, battant l'air, seul encore, oui, encore
une fois, perdu mais forcé, forcément... jusqu'à l'autre, autre, autre repère, autre point d'air.

Cependant tout se rapproche, de jour en jour, d’heure en heure, mot à mot, point par point, pour ne plus
rendre possible le retour. Plus de retour possible. Les mots ont parlé, il sont là, ici, virgule, disant... et ils
attendent – quoi, je ne sais pas, mais qu'importe. – Mais le centre, lui, est encore loin.

Donc, reprenons : d'un pas à l'autre, poussant, jour après jour, poussant, toujours, poussant, sans
jamais savoir, non, mais désirant encore – ou ne désirant plus, peut-être, car il n'est plus possible à ce
point de faire le différence. –. Et, puisqu'il n'y a plus, ici, de retour, alors bien sûr, depuis, donc, il faut
aller, continuer encore, sans jamais reculer ; non, c’est impossible... de reculer non. – Donc ici ? – non,
pas ici, pas encore ici, là, là seulement, où ce sera possible ; ici, tout est encore trop flou. Néanmoins,
cependant, on peut le dire, ce n’est pas honteux de le dire, tout se rapproche, de borne en borne, de
forme en forme, de point en point ; tout se rapproche et l’on cerne. cela se sent... de plus en plus
proche, de plus en plus proche,... cela devient évident – et vidant – mais qu'importe, virgule,
puisqu'enfin, maintenant sera bientôt... Oui bientôt bien sûr. Mais cela : plus on approche, c'est net, plus
le cœur s’active, plus il est difficile de ne pas trembler, et de se maintenir debout et continuer... Pourtant
il faut, il faut pourtant, il faut maintenant ; il le faut, c'est cela qu'il faut dire.
Depuis longtemps, d'un indice à l'autre, nous avons tourné, tourné et retourné mais maintenant, je le
sais, est ici ; car nous approchons, là, de se point d'où tout, enfin, pourrait commencer. C'est bientôt, et
nous devons, devons, nous devons tenir, tenir et repartir.

cette fois-ci, suite à l'instant –L'INSTANT – qui vient de précéder, à la constatation, ou à la découverte, ou
à la révélation, comment doit-on le dire ? Enfin : suite à la nouveauté qui se présente, alors que tout, que
tout ne semblait plus, qu'il n'était plus possible, plus possible d'émettre, ici, quoi que ce soit autre qu'un
son – UN SON – brut, sans terminaison, insensé... Cette fois-ci ici, enfin, en vers et contre soi-même –
alors, j'en suis sûr, qu'aucun, paradoxalement, ni moi ni un autre, n'avait en soi de mauvaise intention,
non, mais, et de cela j’en suis certain, tout se fait toujours dans une complète ignorance, chacun
s'efforçant, par peur sans doute de s'affirmer – Mais pour soi, vers l'autre. Aujourd'hui enfin, il est
possible, nous l'avons constaté, il est enfin possible de parler. Voilà qu'il est devenu enfin possible de
dire : Pouvoir dire... Ah! c'est merveilleux... Voici donc ce que nous pouvons entendre, car cela, c'est vrai :
c'est merveilleux... Et ce n'est pas seulement un plus, un plus par rapport à un moins, à un état passé,
non, ce n'est pas, surtout pas cela, assurément pas. Enfin : Pouvoir dire c'est merveilleux, c’est
merveilleux. Parce que – et c'est là que tout bascule – aujourd'hui, on peut dire: Pouvoir dire ... Alors il
faut le dire n’est-ce pas puisque cela, en soi, est merveilleux. Aussi, virgule, il faut le reconnaître comme
– ou parce que – de toute façon nous n'avons jusqu'à ce jour pas d'autre solution possible, si bien que
l'idée même de surnaturel, elle, se tient. Et sans doute, je veux le dire, c'est cela même le merveilleux.
Pouvoir dire : c'est merveilleux.
C'est nous, chacun d’entre nous personnellement, qui avons se pouvoir... N’est-ce pas merveilleux ?
Voilà qui est dit. Il fallait le dire, et maintenant, virgule, c'est dit.

Ah, encore un mot, encore, au moins, au moins encore un, un en plus s’il vous plait, en plus de tous les
autres mots, de tous les autres, en plus de tous les autres mots qui ont été déjà dit : Peut-être – mais
ça n'engage que moi, bien entendu – peut-être est-ce possible, aujourd'hui maintenant, aujourd'hui
dans le sens de maintenant, bien sûr, aujourd'hui maintenant, peut-être est-ce possible d'ajouter
encore un tout dernier mot ? Un, encore un, ou peut-être, en fait, ce n'est pas impossible, mais c'est en
tous les cas une hypothèse, peut-être est-ce aujourd'hui spécialement une obligation, un devoir... une
nécessité, quelque chose comme une nécessité. Pourquoi ? ah, pourquoi! oui, virgule, pourquoi ? Et
bien parce que, de nos jours, de ceux-ci qui font, eux, nôtre quotidien, qui sont, tous ensemble, le plan,
l'espace, les contours, dans lequel, s'expriment – S'EXPRIMENT – nos actions. Or, en ces temps, il
semble – à moi il semble – qu'il est nécessaire, et c'est là, là précisément là, qu'est la raison ( s'il est
besoin de poser une raison à une nécessité.) de cette nécessité. – de dire enfin, et même si c'est
difficile, même si c'est extrêmement difficile, quand bien même cela semble impossible, de dire – et
même, d'ailleurs, si c'est inutile – au moins encore un ultime mot. Il faut désormais s'efforcer, et
forcément l'effort est terrible, terriblement difficile, à arracher, de soi, de soi et de le tenir – TENIR – en
suite, hors de soi... pour que ce mot, lui, en soi, soit le partage de tous ; et ainsi, tous autour, ayant
chacun notre part, partant de là, nous nous creusions et nous creusions pour essayer de comprendre,
tout, virgule, tout, tout ce que ce mot, à lui seul, nous apporte comme devenir.

Un mot, donc, un dernier, celui-ci, deux points : QUE DIRE.
Oui, c'est cela : Pouvoir dire, Que dire... C'est merveilleux.


Bruno Di Rosa, 2006